Tu lui laisseras le tracteur. T'as d'jà conduit des tracteurs mon gars ?
_ Oui, j'ai même le permis poids lourds.
_ Un tracteur ça's conduit pas pareillement t'sais !
_ Je sais. Je disais ça au cas où vous auriez besoin.
_ Alors Antoine ! tu t'y plais dans cette cave ? Si c'est pas malheureux.
_ Le tonneau coule presque plus !
_ Pas étonnant avec c'que tu t'envoies !
_ Y'a pas que moi !
_ Peut-être, mais les autres gagent largement ce qu'ils mangent et boivent.
Je disais à Jean qu'il montrerait le domaine à Maurice, après le repas. Toi, tu nettoieras les écuries, tu panseras les bêtes, et tu feras la traite : et pas de blague hein ! Conduis toi en homme, pense à Josette et aux petits.
Un long silence se fit, Antoine avait la tête dans son assiette.
Maurice rompit la glace.
_ C'est grand chez vous Monsieur Martin !
_ La plus grosse ferme de la commune. Mais ça c'est pas fait en un jour ! On a démarré de zéro. C'était une métairie il y a 15 ans, puis maintenant, c'est à nous. Si tu es comme je le souhaite et comme j'le pense, tu ne seras pas malheureux chez nous. Cré non, tu s'ras pas malheureux. Tu trouveras ici une seconde famille. Au fait, t'as personne.
_ Pas exactement. J'vous expliquerai ; plus tard.
_ A ton aise... Vous nous faites le café Josette. Avec un peu de gniole. C'est pas tous les jours fête.
_ Ah, père, il faudrait me donner un peu d'argent pour acheter du sucre, de l'huile, du café et votre tabac.
_ Vous faites marquer, j'irai payer, dit le vieux Martin.
Tout l'après midi, Jean et Maurice parcoururent à pieds champs et prairies, dont la plupart des parcelles leur appartenaient. Puis vers dix sept heures trente ils rentrèrent à la ferme. Maurice fût surpris d'y voir deux jeunes enfants, une fillette d'une dizaine d'années et un garçon d'environ sept ans. Marie, la petite fille, était très proprement vêtue, ses cheveux étaient bien coiffés. Par contre, André, son frère, que tout le monde appelait Dédé, était tout aussi blond que sa s½ur, mais il avait apparemment moins de soin. Il pataugeait avec une évidente joie dans le fumier entassé dans la cour, devant les écuries. Ces deux gamins ressemblaient beaucoup à leur mère Josette, ils étaient la plus grande fierté de leur grand-père, qui leur caressait avec amour, leurs cheveux, de ses mains rugueuses.
Un tintamarre de tous les diables fit se retourner Maurice qui parlait avec Jean. C'était Josette qui apportait plusieurs ustensiles en fer blanc qui servaient à la traite des vaches. Elle passa devant les deux hommes, s'adressant à Jean, elle lui dit qu'il était temps de commencer la traite.
_ Nous vous suivons Josette. Où est mon frère ?
_ Affalé dans le foin, comme d'habitude. Tenez, Maurice, vous vous ferez un peu la main sur les tétines. C'est pas la peine d'aller réveiller Antoine. Il vaut encore mieux qu'il dorme qu'de faire de la sale besogne. Ah ! on est bien monté avec un coco comme lui.
Pendant que le grand'père surveillait la soupe, et que Marie et Dédé faisaient leurs devoirs, Josette et les deux hommes s'occupaient de traire. La ferme n'était pas équipée d'une trayeuse. Jean avait pleins de projets pour mécaniser l'exploitation, mais l'achat du tracteur et de ses accessoires les avait encore mis dans les dettes, pour quelques temps encore, certains travaux se feraient encore pour pas mal de temps, manuellement.
Tout d'un coup, tenant l'embrasure de la porte à deux mains, Antoine apparut. Mal réveillé, tenant à peine debout, il grognait des paroles à peine audibles. Personne ne faisait attention à lui. Puis, il s'en prit à Maurice, qui le plus prêt de la porte, essayait de traire une des bêtes, la plus docile.
_ Ben mon vieux ; t'as beau tirer ; n'en sort pas trop du lait. Hein !
_ Antoine laisse cet homme tranquille, il en fait toujours autant et mieux que toi.
_ Ferme là toi ! J't'ai rien demandé. J'suis autant patron qu'toi ici ; et j'dis qu'c' type y connaît rien de rien.
_ Il apprendra vite, j'en suis sûr et puis aujourd'hui il donne juste un coup de main, mais de traire, ça s'ra pas son boulot.
_ Qu'est-ce qui fera alors ?
_ On verra ça demain.



