III

III
Beau col de Fance

Tu lui laisseras le tracteur. T'as d'jà conduit des tracteurs mon gars ?
_ Oui, j'ai même le permis poids lourds.
_ Un tracteur ça's conduit pas pareillement t'sais !
_ Je sais. Je disais ça au cas où vous auriez besoin.
_ Alors Antoine ! tu t'y plais dans cette cave ? Si c'est pas malheureux.
_ Le tonneau coule presque plus !
_ Pas étonnant avec c'que tu t'envoies !
_ Y'a pas que moi !
_ Peut-être, mais les autres gagent largement ce qu'ils mangent et boivent.
Je disais à Jean qu'il montrerait le domaine à Maurice, après le repas. Toi, tu nettoieras les écuries, tu panseras les bêtes, et tu feras la traite : et pas de blague hein ! Conduis toi en homme, pense à Josette et aux petits.
Un long silence se fit, Antoine avait la tête dans son assiette.
Maurice rompit la glace.
_ C'est grand chez vous Monsieur Martin !
_ La plus grosse ferme de la commune. Mais ça c'est pas fait en un jour ! On a démarré de zéro. C'était une métairie il y a 15 ans, puis maintenant, c'est à nous. Si tu es comme je le souhaite et comme j'le pense, tu ne seras pas malheureux chez nous. Cré non, tu s'ras pas malheureux. Tu trouveras ici une seconde famille. Au fait, t'as personne.
_ Pas exactement. J'vous expliquerai ; plus tard.
_ A ton aise... Vous nous faites le café Josette. Avec un peu de gniole. C'est pas tous les jours fête.
_ Ah, père, il faudrait me donner un peu d'argent pour acheter du sucre, de l'huile, du café et votre tabac.
_ Vous faites marquer, j'irai payer, dit le vieux Martin.
Tout l'après midi, Jean et Maurice parcoururent à pieds champs et prairies, dont la plupart des parcelles leur appartenaient. Puis vers dix sept heures trente ils rentrèrent à la ferme. Maurice fût surpris d'y voir deux jeunes enfants, une fillette d'une dizaine d'années et un garçon d'environ sept ans. Marie, la petite fille, était très proprement vêtue, ses cheveux étaient bien coiffés. Par contre, André, son frère, que tout le monde appelait Dédé, était tout aussi blond que sa s½ur, mais il avait apparemment moins de soin. Il pataugeait avec une évidente joie dans le fumier entassé dans la cour, devant les écuries. Ces deux gamins ressemblaient beaucoup à leur mère Josette, ils étaient la plus grande fierté de leur grand-père, qui leur caressait avec amour, leurs cheveux, de ses mains rugueuses.
Un tintamarre de tous les diables fit se retourner Maurice qui parlait avec Jean. C'était Josette qui apportait plusieurs ustensiles en fer blanc qui servaient à la traite des vaches. Elle passa devant les deux hommes, s'adressant à Jean, elle lui dit qu'il était temps de commencer la traite.
_ Nous vous suivons Josette. Où est mon frère ?
_ Affalé dans le foin, comme d'habitude. Tenez, Maurice, vous vous ferez un peu la main sur les tétines. C'est pas la peine d'aller réveiller Antoine. Il vaut encore mieux qu'il dorme qu'de faire de la sale besogne. Ah ! on est bien monté avec un coco comme lui.
Pendant que le grand'père surveillait la soupe, et que Marie et Dédé faisaient leurs devoirs, Josette et les deux hommes s'occupaient de traire. La ferme n'était pas équipée d'une trayeuse. Jean avait pleins de projets pour mécaniser l'exploitation, mais l'achat du tracteur et de ses accessoires les avait encore mis dans les dettes, pour quelques temps encore, certains travaux se feraient encore pour pas mal de temps, manuellement.
Tout d'un coup, tenant l'embrasure de la porte à deux mains, Antoine apparut. Mal réveillé, tenant à peine debout, il grognait des paroles à peine audibles. Personne ne faisait attention à lui. Puis, il s'en prit à Maurice, qui le plus prêt de la porte, essayait de traire une des bêtes, la plus docile.
_ Ben mon vieux ; t'as beau tirer ; n'en sort pas trop du lait. Hein !
_ Antoine laisse cet homme tranquille, il en fait toujours autant et mieux que toi.
_ Ferme là toi ! J't'ai rien demandé. J'suis autant patron qu'toi ici ; et j'dis qu'c' type y connaît rien de rien.
_ Il apprendra vite, j'en suis sûr et puis aujourd'hui il donne juste un coup de main, mais de traire, ça s'ra pas son boulot.
_ Qu'est-ce qui fera alors ?
_ On verra ça demain.

# Posté le mardi 19 août 2008 14:51

II

II
Mer de brouillard en Auvergne




Ils arrivèrent dans la propriété.
Deux grands sapins à l'entrée, de chaque côté de la route qui continuait jusqu'au bout des bâtiments, en cul de sac.
Les chiens aboyèrent un peu, mais le maître, d'un mot les fit taire. Ils partirent se coucher sous un tonneau qui était à l'abri sous un hangar à droite.
_ Jean ! Antoine ! Venez mes gars, on a de la compagnie.
Une femme d'une trentaine d'années sortit sur le pas de la porte, un torchon dans les mains.
_ Ah ! Josette, Vous savez où ils sont ?
_ Jean n'est pas encore rentré de labourer, quant à Antoine, il doit dormir dans le foin, comme d'habitude.
_ Le saligaud. Antoine ! Viens ici cochon.
Antoine arriva, d'un pas lourd et incertain. Visiblement, il se réveillait et devait avoir la gueule de bois.
_ Dis donc Toine faudrait voir un peu à changer tes habitudes hein. Pendant qu'ton frère s'crève la panse pour faire tourner l'exploitation, toi tu te saoul comme un polonais, et ensuite tu roupilles. Ca suffit ; t'as compris ? Tu m'as compris ?
_ Quique c'est çui-là ?
_ Un gars qui cherche du travail. Il n'est pas comme toi luui. Si c'est pas malheureux, sacré non d'une pipe. J'me suis crevé toute ma vie, je comptais sur mes enfants pour remplacer ma veille carcasse ; penses-tu. Fiche ton camp va ! Tu'm'mets malade.
_ Père, il faut mettre un couvert de plus pour cet homme ?
_ Oui Josette. Il doit avoir bien faim, et bien soif, il a marché plusieurs jours depuis Clermont Ferrand. Hein mon gars ?
_ Voilà Jean qui arrive du labour. Veins mon Jeannot. Ca a marché comme tu voulais à Praloup ?
_ C'est sec. J'ai failli casser un soc sur une souche de chêne. Faudra la faire sauter au chlorate un'd'ces jours.
_ Tu vois mon Jeannot, tu vois ce gars là ? C'est Maurice, Maurice Aubert. Il passait sur la route de Mazeirat, on a causé un peu. Il cherche du boulot. Quéque t'en penses, on pourrait l'essayer. Il a l'air d'un bon bougre ?
_ Vous avez déjà travaillé dans l'agriculture ?
_ Oui. Comme je l'ai dit à vot'père, j'ai des certificats de travail. J'suis pas fainéant, le labeur m'fait pas peur.
_ Ici c'est grand. Cent hectares. Le tiers du hameau, dont 75 % de terre de culture, le reste en prairies. Nous avons 56 bêtes à cornes, 36 cochons. De la basse court, mais ça c'est l'affaire de Josette ma belle-s½ur. Elle s'occupe aussi du ménage et de la cuisine. Vous voyez, il y a à faire ici. Il nous manquait justement deux bras solides. Sur ces mots, Jean se tourna vers son frère qui resta indifférent à cette allusion.
_ Allez, assez parlé les gars, range ton tracteur Jean ; allons nous laver les mains et à table, on continuera de discuter, dit le père Martin.
_ Qu'est-ce qu'y'a à manger Josette aujourd'hui, ça sent bon, dit Jean.
_ Une potée, une salade de doucette et une tarte aux pommes.
_ Hum! firent ensemble Jean et Maurice.
_ Mais où est encore Antoine ! dit Sylvain Martin.
_ A la cave père. Vous savez que c'est lui qui monte le vin pour le repas. Ca lui convient bien du reste !
_ Ma pauvre Josette ! Quel numéro vous avez choisi là. Et dire qu'c'est mon fils ça.
_ Il n'est pas méchant père.
_ Ben y manquerait plus qu'ça ! c'est un fainéant et un ivrogne ; bon à rien !... A, c'est pas la peine, il est trop vieux pour changer, si c'est pas malheureux. Quand nous aurons mangé, Jean, tu iras montrer la propriété à Maurice.

# Posté le samedi 16 août 2008 16:03

I

I
Tombe la pluie










_ Salut grand-père. Y a d'l'embauche par là ?
_ D'abord, j'suis pas ton grand'père ; puis, qui qu't'es ? D'où'qu'tu sors ? J't'ai jamais vu par chez nous ?
_ J'suis de la Loire, près de St Etienne. Ca fait un bout d'chemin pour arriver jusque là !
_ Te vas pas m'faire croire que t'es venu à pieds des fois ?
_ Presque.
_ Hem !
_ J'ai roulé à vélo jusqu'à Clermont Ferrand, puis cette sale bécane m'a lâché en route. Je l'ai laissée à un ferrailleur pour 20 francs. Juste de quoi bouffer un repas.
_ Après ?
_ Ben après, j'ai marché, puis les soirs, je m'arrêtais dans les fermes, on me donnait la soupe pour quelques heures de boulot.
_ Tes un vagabond quoi ?
_ Si vous voulez dire un homme libre et heureux, oui ; si vous pensez voyou, non. Je suis honnête. Je n'ai jamais eu d'histoire avec personne. D'ailleurs, j'ai des preuves. Tenez ! Regardez mes certificats de travail.
_ Oh ! Tu sais mon gars, j'en ai rien à faire de tes certificats, moi, les travailleurs, je les vois à l'ouvrage ! Puis d'abord, j'sais pas lire ; alors ! Mais comment t'es-t-y arrivé jusqu'au Breuil ? Cré non d'un chien ?
_ Comme ça, en marchant droit devant moi.
_ Quéque tu cherches au juste ?
_ J'vous l'ai dit, du travail.
_ Quéque t'sais faire, à part courir les routes ?
_ Tout !
_ Tout ! ben mon vieux. J'ai bientôt septante c'est le premier que j'vois que sait tout faire. Ici on dit : bon à tout, bon à rien.
_ Donnez-moi de l'ouvrage, vous verrez si j'suis bon à rien.
_ Ben écoute mon gars, il est bientôt l'heure de midi. Viens avec moi à la ferme. On en parlera avec mes deux fils. C'est comment ton nom ?
_ Maurice, Maurice Aubert.
La ferme des Martin était à moins de cinq cents mètres de là. Le vieux allait d'un bon pas malgré ses 70 ans ; Maurice avec son sac de hardes sur le dos avait du mal à le suivre. Il n'avait pourtant que 30 ans à peine.
Le hameau n'était pas grand. Une petite dizaine de maisons plantées sur trois cents hectares environ. Tout plat ou presque, ce pays de la Creuse. Ce n'était pas pareil dans le pays d'où venait Maurice. Chez lui, l'horizon y était court, mis à part la Plaine du Forez, le reste n'était que bosses et vallées. La France bossue comme on disait.

# Posté le samedi 16 août 2008 15:32

Modifié le samedi 16 août 2008 15:47

Préface de Murielle V-F

Préface de  Murielle V-F





















André V; est né à La Talaudière, près de Saint-Etienne dans la Loire en avril 1929. Fils unique d'une famille d'ouvriers, son père a été mineur durant 10 ans, puis souffleur de verre, l'asthme l'a empêché de poursuivre son travail, sa mère a travaillé toute sa vie aux Halles de Saint-Etienne en poissonnerie. Il a été hébergé pendant la seconde guerre mondiale dans le département de la Creuse, commune de Mazeirat au Lieu-Dit Le Breuil, par une famille d'agriculteur. Il n'avait à l'époque que 10 ans. De nombreuses familles d'agriculteur se sont portées volontaires à cette époque difficile pour héberger des enfants des villes souffrants de malnutrition et de privations. Il a gardé de cette période des souvenirs plein de joie, de rire, la réminiscence du labeur difficile à la ferme, mais la chance de trouver une famille qui l'aime comme leur fils, l'avantage de manger à sa faim pendant ces années de guerre. Bien des printemps après il est retourné au Breuil régulièrement, il a gardé des contacts très serrés avec cette famille. Il a fait connaître aux siens ce lieu si porteur de moments inoubliables pour lui, et qui ont sans doute contribué à forger l'adulte qu'il était devenu : fort, honnête, droit, travailleur, amoureux de la nature, de la liberté.
Ce livre qu'il a écrit en 1985 et publié aujourd'hui est certes très romancé, certains faits ne ce sont jamais produits, d'autres par contre ont existé, il reste aussi certainement l'ambiance, la rudesse de la vie qu'il a voulu conserver, la chaleur de l'amitié.

# Posté le vendredi 15 août 2008 17:58